Planifier est-ce se priver de liberté ?

Tous les articles de gestion du temps insistent sur la nécessité de le planifier, de l’organiser, d’en prendre le contrôle.

Cependant après avoir passé du temps à organiser nos activités nous nous retrouvons très rapidement à devoir respecter comme un exécutant docile le planning. De sorte que, nous avons parfois ou souvent l’impression d’être devenus esclaves de nous-mêmes. 

Nous devons donc nous demander si la planification n’est pas une privation de liberté. Et nous sommes dans l’obligation de vérifier qu’il est encore pertinent d’y consacrer du temps.

Planifier — une contrainte inutile ?

Planifier freine l’adaptabilité

Nous sommes nombreux à trouver que se conformer une planification est une contrainte forte. Et en effet, quelle est la différence entre obéir aux ordres d’un chef bien informé et respecter les « ordres » que nous nous adressons ?

Le supérieur, ou nous-mêmes avons établi un plan à la suite de notre lecture de la situation et des objectifs à atteindre. Or même si ce plan était cohérent à l’instant de sa création, deux choses peuvent avoir changé.

Premièrement, l’environnement lui-même peut s’être modifié.

La contrainte d’un plan préparé nous empêche alors de nous adapter adéquatement au changement.

Deuxièmement, notre compréhension de la situation peut également avoir évolué.

Nous percevons mieux les points de blocages, les difficultés et les manières de les surmonter. Ne pas prendre en compte ces nouveaux éléments pourrait également nous ralentir dans la réalisation de nos objectifs.

Les articles de la gestion du temps proposent souvent l’exemple du général qui prépare son plan de bataille et doit s’y tenir pour éviter toute pagaille.

Mais imaginons que la situation change considérablement. Par exemple, la portée des canons de l’ennemi n’est pas de 2 km, mais de 5 km. Pensez-vous vraiment qu’un bon général doive se tenir à son plan de bataille, quel qu’en soit le prix ? N’attendons-nous pas plutôt de celui-ci qu’il s’adapte rapidement et efficacement à toute évolution ?

Ainsi planifier semble nous priver de liberté et en particulier de celle de nous adapter au changement.

Planifier bride la créativité

Nos professions contemporaines nécessitent une grande créativité. Ceci est d’ailleurs en partie dû à la rapidité des changements qui surviennent dans notre société et dans notre compréhension de celle-ci. 

Mais dites-moi comment être créatif lorsqu’on doit suivre à la lettre un emploi du temps.

Imagine-t-on les artistes travailler ainsi ?
Imagine-t-on Mozart planifier quand il écrira chaque mesure de son requiem ?
N’attend-on pas d’un artiste qu’il compose avec inspiration et créativité ?

Des études récentes montrent même que suivre son intuition est la meilleure façon de prendre des décisions dans un contexte complexe et changeant. Un environnement dans lequel toute tentative de théorisation ne sera que partielle et par conséquent inadéquate.

Notre cerveau est en réalité très bien adapté à ce genre de situations.

Ainsi, il semble que planifier bride la créativité.

Planifier diminue le plaisir pris au travail

Travailler sous la contrainte est en général peu plaisant.

Premièrement, personne n’aime être esclave d’un autre, même de soi-même. Il y a en l’homme une aspiration universelle à la liberté.

Deuxièmement, le plaisir dans le travail est la satisfaction de la pensée. Notre esprit aime calculer ce qui est le plus pertinent, le plus adapté à la situation. Autrement dit, il affectionne d’être créatif.

Or si nous diminuons le plaisir dans le travail, nous perdons entrain et énergie, et nous avons plus de difficulté à réaliser nos objectifs.

Il semble donc raisonnable de conclure que planifier est liberticide. En effet, cela freine l’adaptabilité, bride la créativité et diminue le plaisir pris au travail.

On peut cependant reconnaître qu’il est important de s’arrêter parfois pour se rappeler nos objectifs. Mais, cela n’implique pas une planification. 

Ainsi, à partir du moment où nous avons en tête nos projets, nous devrions arrêter de perdre du temps à les organiser. 

Nous devrions plutôt agir, en faisant confiance à notre intuition et à notre créativité.

Pourtant en l’absence de planification il y a souvent un décalage profond entre nos activités quotidiennes et nos objectifs. 

Comment alors expliquer un tel décalage ? 

Si être libre c’est pouvoir réaliser ses projets, sommes-nous réellement libres quand nous ne planifions rien ?

Planifier — un outil au service de la volonté ?

Désirs actifs et désirs passifs

Implicitement, nous avons jusqu’ici considéré qu’être libre signifie faire ce qu’on veut, où l’on veut et quand on veut. 

Mais sommes-nous sûrs que cela suffit ? 

Pour être vraiment libre, ne faut-il pas également être libre de vouloir ce qu’on veut ?

Si par exemple je souhaite ne pas travailler par peur de l’échec, suis-je vraiment libre de ne pas vouloir travailler ? Ne suis-je pas l’esclave de ma peur ? 

Le philosophe Spinoza écrivait ainsi que «Les hommes se croient libres par cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions, mais qu’ils ignorent les causes qui les déterminent.» Pour s’assurer d’être libre, il faut donc remonter aux sources de nos désirs.

On peut alors distinguer deux types de désirs :

– les désirs dont la cause est en nous-mêmes. On peut les appeler des désirs actifs ou rationnels, car ils dérivent logiquement de nos désirs fondamentaux. 

Par exemple, si mon objectif de vie est d’aider les autres à s’épanouir professionnellement alors, tous les désirs qui permettront de réaliser cet objectif seront des désirs rationnels.

– les désirs dont la cause est en dehors de nous. Ce sont alors des désirs passifs ou passionnels, car on les subit plutôt qu’on les provoque. 

N.B. Le mot passion a plusieurs sens. Ici, il ne s’agit pas du sens usuel — une activité ou un amour pour lequel nous nous dévouons entièrement. Il s’agit du sens philosophique — une émotion que nous subissons et qui peut prendre le contrôle sur nous. C’est le cas de la peur ou de la colère. C’est pourquoi parler de désir passif ou passionnel signifie la même chose.

Par exemple, si je suis emporté par ma colère, je ne suis pas vraiment moi-même et je me mets à désirer des choses que je ne souhaite pas vraiment.

Comment se fait-il que nous ayons de tels désirs irrationnels ? 

De nombreuses théories existent sur le sujet. Si cela vous intéresse, je peux vous renvoyer à l’inconscient de Freud, au déterminisme social de Pierre Bourdieu, au désir mimétique de René Girard. Mais pour le moment, il suffira de reconnaître qu’ils existent.

Il existe une petite technique pour s’en convaincre. Si nous avons peur de regretter d’avoir écouté notre désir, alors il s’agit en général d’un désir passionnel. 

J’ai envie de boire un dernier verre avec mes amis alors qu’il est déjà bien tard. Je risque de le regretter, c’est un désir passionnel.

Je préfère repousser telle étude de marché à demain, car je ne me sens pas tout à fait dans mon assiette. À nouveau, c’est sûrement un désir passionnel.

Être libre signifiera alors faire primer les désirs actifs (ou rationnels) sur les désirs passifs (ou passionnels). C’est-à-dire faire prévaloir nos objectifs de vie sur nos envies passagères.

D’où l’importance de ce qu’on appelle la volonté pour être libre. En effet, avoir de la volonté c’est précisément privilégier la raison sur les passions, être maître de soi plutôt qu’esclave des émotions passagères.

Planifier renforce la volonté

Nous venons de voir que la liberté requiert de la volonté. La question suivante est donc : comment développer notre volonté ? 

Est-ce seulement une question de caractère ? Certains d’entre nous naissant avec un mental d’acier et d’autres avec un poil dans la main.

Ou bien existe-t-il des techniques accessibles à tous pour renforcer sa volonté ?

Vous vous en doutez, et heureusement pour nous tous, il existe de telles techniques.

La première consiste à être en bonne santé, car de récentes études ont montré que pour avoir de la volonté il fallait « un esprit sain dans un corps sain ». Il est donc important d’apporter du soin à son sommeil, à son alimentation et à son activité physique.

La seconde consiste à… planifier ! En effet, la planification est une technique très efficace pour écarter les désirs passionnels. 

Par exemple, si vous avez planifié de travailler à 8 h le lendemain, il sera facile de refuser un dernier verre ou d’arrêter de regarder votre série favorite.

Elle vous permet aussi de visualiser vos objectifs concrets. Et ainsi de ne pas succomber à la peur de ne pas y arriver ou de ne pas être à la hauteur.

Ainsi, contrairement à ce qu’il semblait la planification rend libre. En effet, elle nous libère des désirs passagers et nous permet de réaliser nos désirs rationnels.

L’importance de planifier sans excès

Mais alors qu’en est-il de nos remarques sur l’intuition et la créativité et le plaisir pris au travail ? N’est-il pas vrai que tous les trois sont importants pour la productivité ?

Ce n’est pas moi qui vais dire le contraire et en réalité ce n’est pas contradictoire avec une bonne planification. Pour cela, il faut qu’elle reste un outil et ne devienne pas une finalité. Voici quelques conseils pour réaliser une planification bénéfique, respectueuse de l’intuition, de la créativité et du plaisir pris au travail.

N’entrez pas dans les détails

La planification ne vise pas à nous donner des ordres dans le futur, mais à nous protéger des désirs passagers et peu importants. Ainsi, ce qui compte avant tout est d’inscrire les tâches principales que nous avons à réaliser, et non pas de détailler précisément chaque minute de notre emploi du temps. Laissons-nous des créneaux pour la réflexion et la créativité, ce qui nous permettra de nous occuper des détails avec pertinence et efficacité.

Planifiez pas à pas

Une bonne planification doit nous permettre de nous adapter aux changements. Et aussi de profiter de connaissances fraîchement acquises. 

Ainsi nous planifions les objectifs à atteindre à long et moyen terme. Et nous planifierons pas à pas nos activités quotidiennes.

À chaque étape, guidés par nos objectifs, nous gardons la bonne direction et nous pouvons nous adapter à notre environnement.

Pratiquez la rigide flexibilité

Nous venons de la voir, en planifiant pas à pas, nous pouvons adapter notre manière de faire. Nous sommes flexibles sur la méthode, la démarche, le processus. Nous restons flexibles à propos des étapes intermédiaires. Nous conservons notre créativité.

En revanche, nous faisons preuve d’une certaine rigidité, à propos de nos objectifs, nos désirs rationnels.

Et nous sommes presque intraitables sur le moment, la plage horaire pour atteindre nos objectifs.

Le cadre de travail est rigide, pour être libre d’atteindre nos objectifs.

L’activité, la méthode est flexible, pour être adaptable, créatif et prendre du plaisir.

La planification ne nous rend pas esclaves de nous-mêmes, mais nous rend plus libres de réaliser de nos désirs profonds. Elle nous libère de la dictature nos émotions passagères.

Il reste une question importante.

Nos désirs profonds sont-ils libres ?

En effet pour que la planification soit un outil sur le chemin de la liberté, encore faut-il que les objectifs en vue desquels nous planifions soient véritablement les nôtres.

Imaginons que nos objectifs de vie nous soient dictés par la génétique ou par la société. En tentant de faire preuve de volonté au sujet de nos envies passagères, nous ressemblerions alors à des esclaves qui s’imaginent devenir libres en changeant de dictateur.

Dans ce cas, à quoi bon se contraindre et faire preuve d’autodiscipline ? Pourquoi ne pas tout simplement vivre au gré de nos émotions et de nos envies sans se poser plus de questions ?

La réponse est paradoxale. Nous avons toujours la liberté de choisir des objectifs qui soient véritablement les nôtres. Mais nous ne le faisons presque jamais. 

Et cela tient à un principe assez simple : c’est la conscience de la mort qui nous rend libres autant qu’elle nous angoisse.

Voici pourquoi

La conscience de la mort nous rend libres

Pouvons-nous connaître nos objectifs de vie, nos désirs les plus profonds ? Nous pouvons nous poser la question suivante.

« Le jour de ma mort sur quel critère considérerai-je que j’ai réussi ma vie ou que je suis passé à côté d’elle ? »

Pourquoi alors est-ce un choix libre ? 

Il y a deux choses qui peuvent influencer mon choix : ma condition naturelle, ce que j’ai appelé la génétique, et ma vie en société. Celle-ci correspond à la recherche de reconnaissance, de statut social par exemple.

Or ni l’un ni l’autre n’ont plus d’importance le jour de ma mort. Nos instincts et désirs naturels n’ont qu’un seul but : nous maintenir en vie le plus longtemps possible.

Mais le jour de notre mort, que nous ayons vécu dix ou cent ans, nous ne jugerons pas notre vie en fonction de sa longueur. Nous la jugerons en fonction de ce que nous en avons fait.

De même, qu’on soit riche ou pauvre, qu’on soit célèbre ou inconnu ne change rien. Nous mourons tous de la même manière, seuls avec notre conscience. Ni les avantages matériels ni le regard des autres n’ont plus d’importance.

Aussi, si nous pensons au jour de notre mort ni la nature ni la société ne peuvent plus rien nous dicter. Ainsi, nous sommes réellement libres de choisir ce que nous voulons faire de notre vie.

C’est pourquoi nous pouvons dire que la conscience de la mort nous rend libres

Mais nous préférons nous voiler la face

Avez-vous ressenti un gène, un malaise en lisant le dernier paragraphe ? Vous êtes-vous dit que j’allais un peu loin ? Si oui, rien de plus normal. 

Nous avons tous peur de la mort. Et, nous faisons tout pour ne pas avoir conscience. Ainsi nous n’aimons pas lorsque quelque chose nous ramène à elle.

En effet, la conscience de la mort est angoissante pour deux raisons principales.

Premièrement, elle nous met face à notre finitude. La courte durée de notre vie et le peu de choses que nous avons le temps de voir ou de faire.

Et deuxièmement, elle nous met face à nos responsabilités. Nous avons peu de temps à vivre certes, mais nous pouvons en faire ce que nous voulons. 

Or cette liberté est en même temps un fardeau.

Sartre disait : « nous sommes condamnés à être libres » parce que nous ne pouvons pas ne pas choisir.

Ne pas choisir c’est encore choisir de ne pas choisir. Et c’est angoissant, car nous n’avons qu’une vie, nous n’avons pas de seconde chance. 

Comment fuyons-nous alors cette conscience de la mort et de notre responsabilité ?

En nous divertissant et en inventant de fausses excuses.

En effet, partant de notre condition misérable, la conscience de la mort nous est tellement insupportable que nous faisons tout pour ne pas y penser. 

Ainsi Pascal disait qu’il n’y avait rien de pire pour un homme que de devoir rester dans une chambre sans rien faire. 

Si nous disons que l’ennui est mortel, c’est peut-être justement parce qu’il nous conduit à la conscience de la mort. C’est pourquoi nous passons notre vie à fuir l’ennui. 

Comment ? Par ce que Pascal appelle le divertissement — étymologiquement ce qui détourne l’attention, le regard — c’est-à-dire les jeux, la télévision, les hobbies. Et aussi toutes les occupations prenantes qui nous détournent de la conscience de la mort.

Ainsi, au sens de Pascal, la plupart des activités qui nous paraissent sérieuses sont aussi des divertissements.

Si par exemple notre travail nous détourne de la considération de notre condition, c’est aussi un divertissement. Et c’est le cas pour la plupart d’entre nous.

En plus de cette aspiration naturelle au divertissement, nous avons tous une tendance à nous inventer de fausses excuses. Bien souvent, en expliquant aux autres et à soi-même que nous n’avons pas le choix.

Autrement dit, nous avons tous une tendance à nier la liberté qui est la nôtre. Quelles excuses utilisons-nous ? Il y en a de deux sortes. 

Soit nous expliquons que notre comportement et nos actions sont déterminés.

Par exemple, nous avons tous déjà entendu un ami justifier que s’il ne faisait rien c’est parce qu’il était né fainéant, ou à cause de son éducation ou son milieu social.

Soit nous expliquons que notre comportement et nos actions sont nécessaires. 

C’est le cas lorsque quelqu’un se disculpe, prétendant qu’on ne peut agir autrement parce que Dieu a voulu que les hommes agissent ainsi, ou parce que la loi de la nature veut que nous soyons tous égoïstes.

Planifier, un outil pour ne pas se voiler la face

Quel est le problème avec cette double tendance au divertissement et à la recherche d’excuses ?

Et bien que le temps ne s’arrête pas de s’écouler que nous nous divertissions ou que nous soyons de mauvaise foi. Et le risque est grand que « la vie [soit] passée avant qu’on ait pu la vivre » comme dirait Victor Hugo.

La planification nous ramène sans cesse à nos responsabilités et nous donne la force de réaliser nos objectifs. Elle peut nous protéger de ces deux tentations que sont le divertissement et la recherche d’excuses.

Mais comme il est possible de planifier le divertissement, il faut encore que la planification soit au service de nos objectifs authentiques.

Ainsi planifier rend libre à la condition que nous ayons pris le temps de répondre à la question : qu’est-ce que je veux faire de ma vie ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *